Le deuil dans la fratrie

Sonia Valognes • 20 mai 2025

Le deuil dans la fratrie : grandir avec l’absence

Lorsque la mort d’un enfant survient au sein d’une famille, c’est toute la structure familiale qui vacille.

En tant que sœur, je souhaite partager ici un regard issu de mon expérience sur les répercussions que ce drame peut avoir sur la fratrie, notamment lorsque la communication est absente.

Il ne s’agit en aucun cas de juger ou de condamner la façon dont certains parents réagissent face à une telle épreuve, car chacun fait comme il peut avec sa propre souffrance.

Mon intention est simplement de témoigner, et peut-être qu’au détour de ces lignes, une sœur ou un frère se reconnaîtra et trouvera un peu de réconfort en découvrant que sa souffrance est, ou a été, partagée par d’autres.


Mon expérience

J’avais 9 ans lorsque ma sœur aînée est décédée à l’âge de 11 ans, d’une mort subite.

Ma sœur était mon modèle, mon repère, ma protectrice. Nous étions inséparables, nous partagions la même chambre, les mêmes jeux, les mêmes habitudes.

Le silence, c’est le mot qui résume le mieux le deuil que j’ai traversé en tant que sœur.

Aucun mot. Aucune explication.

Nous sommes partis en voiture à quatre ce soir-là : mes parents, ma sœur et moi...et nous sommes rentrés à trois.

L'enfant que j'étais ne comprenait pas pourquoi elle n’était pas revenue avec nous, et pourtant, je sentais que quelque chose de grave venait de se produire.

Les visages figés de mes parents, leur sidération, ont installé en moi un profond mutisme et ce soir-là, j’ai dormi seule dans la chambre que nous partagions encore la veille.

Je me souviens du silence, de mon attention portée au moindre bruit et de cette peur qui m’a accompagnée pendant de nombreuses années.

Mais comment expliquer à une enfant de 9 ans que sa sœur ne rentrera plus jamais ?

Alors, du vendredi soir au dimanche, je n'ai reçu aucune explication.

Pourtant, au fond de moi, je savais que c’était grave car j’avais aperçu ma mère en état de choc, assise, la tête entre les mains. J’avais donc compris qu’un drame venait de se produire.

Deux jours après, alors que personne ne m’avait encore parlé, des enfants ont évoqué devant moi la mort de ma sœur.

J’ai entendu alors le mot « mort ». Je l’entendais, mais je ne le comprenais pas, et j’attendais toujours que mes parents me parlent.

Lorsque mon père finit par s’adresser à moi, il me dit simplement : « Elle était très malade. »

J'ai su immédiatement que ce n’était pas vrai car ma sœur n’était pas malade.

Je pleurais davantage ce mensonge que la réalité elle-même.

Une colère silencieuse était alors née en moi et m’a accompagnée pendant de longues années.

Le mot « mort » ne fut jamais prononcé au sein de notre famille.

Et cette absence de mots a eu des conséquences sur ma construction d’adulte.

Le lendemain, je suis retournée seule à l’école, comme si rien ne s’était passé.

Les questions des autres enfants sont arrivées immédiatement :

« Ta sœur est morte ? », « Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Comment répondre lorsque l’on ne savait pas soi-même ?

Mes parents ont fini par me déscolariser quelque temps.

À la maison, personne ne pleurait, personne ne parlait et le silence s'est installé.

Mes parents ont rapidement vidé notre chambre des affaires de ma sœur.

Pendant longtemps, une partie de moi a continué à attendre son retour, comme si cette absence ne pouvait être remplacée.

Si cette mort inexpliquée a bouleversé notre famille, elle a également eu des répercussions sur notre entourage proche, lui aussi confronté à cette absence de réponses.

L’incompréhension et les non-dits ont laissé des traces qui ont continué à se manifester dans mon parcours.


Le processus de deuil

Je n’ai véritablement commencé le deuil de ma sœur que vingt-neuf ans après son décès.

J’avais alors atteint l’âge qu’avaient mes parents lorsqu’elle est partie.

C’est à cette période que mon corps a exprimé quelque chose qui était resté profondément enfoui, à travers un AVC.

Cet événement a réveillé en moi un besoin de comprendre, de savoir et de parler.

Pour la première fois, j’ai osé faire entendre ma voix, poser des questions et enfin demander des réponses.

Je me suis procuré le rapport d’autopsie de ma sœur, que j'ai lu et relu, car j'avais besoin de faits, besoin de comprendre.

Faire entendre ma voix a marqué le début d’un long chemin de guérison.

Peu à peu, j’ai pris conscience de l’impact de ce drame sur ma vie, sur mes relations et sur ma façon d’être au monde.

Mais j’ai également découvert mes ressources, ma force intérieure et ma capacité de résilience.

C’est aussi pour cela que je partage aujourd’hui cette expérience, car avec le temps, j'ai appris à regarder mon histoire autrement et à avancer avec elle.


Les conséquences

Pendant longtemps, mon inconscient a cherché à retrouver le lien fusionnel qui m’unissait à ma sœur.

Mes relations amicales et amoureuses ont souvent été marquées par une peur profonde de perdre l’autre.

Cette insécurité pouvait se traduire par de la dépendance affective, une difficulté à faire confiance ou, paradoxalement, une peur de l’attachement.

Le mot « mort » n’ayant jamais été prononcé, une partie de moi continuait inconsciemment à attendre son retour, et cette attente invisible alimentait un sentiment d’instabilité et une difficulté à avancer pleinement dans ma vie.

Avec le temps, il m’a été possible de mettre en lumière ces mécanismes inconscients et de m’en libérer progressivement.

Ce chemin intérieur m’a permis de retrouver davantage de confiance, de stabilité et de sérénité, et j'ai compris combien il est essentiel de pouvoir exprimer ses émotions et de rester à l’écoute de soi.


Et maintenant ?

Si je devais transmettre un message aux parents confrontés à cette épreuve, ce serait celui-ci :

Permettez à vos enfants de parler.

Permettez-leur de poser leurs questions.

Permettez-leur d’exprimer leur tristesse, leur colère, leur incompréhension.

Et si cela vous semble trop difficile, n’hésitez pas à vous faire accompagner par un professionnel.

Le silence et les non-dits peuvent laisser des traces qui continuent parfois à se manifester de nombreuses années après les événements.

L’enfant que j’étais aurait eu besoin d’entendre :

« Tu n’es pas responsable de la mort de ta sœur. »

« Nous savons que tu souffres toi aussi. »

« Tu peux nous parler de ce que tu ressens. »

« Nous allons traverser cette épreuve ensemble. »

Libérer sa parole, c’est aussi permettre à ses enfants de libérer la leur, car lorsque nous prenons soin de nos blessures, nous offrons également à ceux que nous aimons la possibilité de grandir plus sereinement.

Et même lorsque les mots ont longtemps été absents, il n’est jamais trop tard pour commencer à les retrouver.


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